Qu’en est-il de la prudence ? Bilan et perspectives de recherche

Numéro coordonné par Florent CHAMPY et Catherine LENZI

Florent Champy, CNRS, Université de Toulouse

Catherine Lenzi

Haute Ecole de Travail Social | HES-SO Genève

catherine.lenzi@hesge.ch

Ce numéro thématique de la revue Phronesis est consacré à la prudence dans les métiers adressés à autrui. Il vise à faire un bilan des acquis de travaux effectués et à ouvrir des perspectives originales de recherches. Dès lors qu’une activité conduit les professionnel·les à mobiliser des pratiques prudentielles à destination des publics (en coprésence ou non), son étude peut entrer dans le champ de ce numéro, quels que soient le niveau de formation requis pour l’exercer, les statuts de son exercice, son degré d’autonomie collective ou encore ses modalités de régulations collégiales ou publiques. Les articles pourront porter sur des secteurs d’activités variés, comme le travail social, la santé, la police, la justice, l’art, l’enseignement, etc. Des recherches originales et des bilans sur des pans plus ou moins larges de la recherche seront également bienvenus. Les apports pourront être essentiellement théoriques ou empiriques.

Mais il est indispensable que les textes traitent de la prudence dans le sens, que nous allons rappeler, hĂ©ritĂ© de la tradition philosophique aristotĂ©licienne (Aubenque, 1963), et adaptĂ© pour l’étude des professions il y a une quinzaine d’annĂ©es (Champy, 2012). De plus, conformĂ©ment Ă  la ligne de Phronesis, les articles devront avoir un lien, qui peut ĂŞtre envisagĂ© de deux façons, avec la professionnalisation : soit en en traitant directement, soit en montrant l’intĂ©rĂŞt des rĂ©sultats pour en penser des amĂ©liorations. Le prĂ©sent appel suggère des questionnements, mais les propositions hors de ces axes seront accueillies avec intĂ©rĂŞt dès lors qu’elles sont dans l’esprit gĂ©nĂ©ral de ce numĂ©ro.

La prudence est une façon de penser pour agir dans des situations chargées d’incertitudes, pour lesquelles on ne peut ni mobiliser de routines ou de solutions toutes faites, ni prévoir avec certitude les conséquences de l’action. L’incertitude peut être réduite grâce à des investigations, mais elle ne peut jamais être complètement levée. Sinon, la prudence perdrait tout objet. Le trait principal de la prudence est qu’elle s’oppose à tout ce qui est mécanique. Par exemple, des règles peuvent guider l’action, mais la prudence s’oppose à l’application mécanique de ces règles (à l’exception de règles de procédure elles-mêmes prudentielles, comme en procédure pénale).

Cette façon de penser 1) suppose une attention exigeante aux caractĂ©ristiques de la situation ou du cas Ă  traiter, et au contexte de l’action, en ne nĂ©gligeant ni la multiplicitĂ© des dimensions de cette situation et de ce cas, ni des indices mĂŞme tĂ©nus qu’ils contiennent ; 2) a une dimension dĂ©libĂ©rative, et les dĂ©libĂ©rations concernent non seulement les moyens de l’action, mais aussi la hiĂ©rarchie de ses finalitĂ©s ; 3) a une dimension conjecturelle car elle suppose, pour pouvoir agir, de savoir trancher malgrĂ© l’incertitude ; 4) ne s’oppose donc pas Ă  l’audace, mais la requiert au contraire ; 5) suppose enfin une rĂ©flexivitĂ© critique et circonspecte sur les dĂ©terminants de la façon de penser la situation ou le problème : stĂ©rĂ©otypes, fausses croyances, peurs excessives, etc., qui pourraient entraver le discernement. La rĂ©fĂ©rence Ă  l’audace montre l’importance de l’écart entre ce concept philosophique et la notion commune de prudence.

La rencontre entre la sociologie des professions et le concept de prudence s’est faite dans un contexte historique marquĂ©, dans de nombreux, pays par des offensives contre une relative autonomie professionnelle et contre les protections dont des activitĂ©s bĂ©nĂ©ficient. Mais c’est la prudence elle-mĂŞme qui est entravĂ©e car les rigiditĂ©s des organisations, le manque de temps et de moyens, le contrĂ´le managĂ©rial Ă  distance et les injonctions Ă  l’objectivitĂ© et Ă  la performance, entravent la souplesse de la pensĂ©e indispensable Ă  la prudence, et l’ancrage de la rĂ©flexion et de l’action dans le concret (Champy, 2025). C’est pourquoi le thème des fragilitĂ©s est souvent central dans la sociologie des activitĂ©s prudentielles. Cette dernière a abordĂ© des activitĂ©s diverses : mĂ©decins (Pierru, 2013), travailleurs sociaux (Kuehni, 2019 ; Lenzi, 2017 ; Collectif Metis, 2019), chefs de projets dans l’industrie (Bensoussan et Barbier, 2013), diplomates (Piotet et Loriol, 2013). Cette liste n’est pas limitative : enseignant·es, chercheur·es, magistrat·es, journalistes ou encore policiers et policières sont aussi amené·es Ă  faire preuve de prudence dans leur travail. Deux activitĂ©s ont particulièrement retenu l’attention : la mĂ©decine et plus encore le travail social. Dans ce dernier cas, des fragilitĂ©s particulières de cette activitĂ© peu reconnue, peu prestigieuse et exerçant sous une forte pression Ă©conomique contribue sans doute Ă  expliquer cet intĂ©rĂŞt (Kuehni, 2019).

Ce contexte historique et ces travaux ont provoquĂ© un changement radical de perspective sur le travail professionnel. Depuis les annĂ©es 1971, la sociologie des professions a beaucoup critiquĂ© les privilèges des professions Ă©tablies, ce qui a pu contribuer Ă  les affaiblir en fournissant des arguments au management pour lĂ©gitimer sa reprise en mains. La sociologie des activitĂ©s prudentielles peut Ă  l’inverse contribuer Ă  Ă©quiper les professionnel·les en explicitant les conditions sociales propices Ă  un exercice prudentiel et en donnant Ă  voir pourquoi des demandes pressantes pour davantage d’objectivitĂ©, de prĂ©visibilitĂ© et de scientificitĂ© sont impossibles Ă  satisfaire dans les contextes incertains oĂą la prudence est nĂ©cessaire. Cette sociologie a ainsi Ă©tĂ© utilisĂ©e Ă  cette fin par exemple dans le travail social ou par des psychologues (Collectif mĂ©tis 2019 ; Borgy, 2016). On peut faire l’hypothèse que la dĂ©fense de l’autonomie professionnelle vise non seulement Ă  dĂ©fendre les intĂ©rĂŞts particuliers des professionnels, mais aussi Ă  prĂ©server le contenu et la qualitĂ© du travail en dĂ©fendant les normes professionnelles contre les normes managĂ©riales.

Mais les fragilités de la prudence et les attaques dont elle est l’objet traversent en fait toute la société. Elles contribuent à la multiplication de catastrophes qui seraient évitables, de féminicides précédés d’alerte à l’abandon à leur sort de personnes en grande vulnérabilité, en passant par des scandales sanitaires et les crises financières (Champy, 2026). Cet appel vise aussi à inciter à prendre en compte la condition de vulnérabilité qui en découle dans les sociétés contemporaines, qui est générale et qui, à ce titre, n’épargne pas les professionnels.

Malgré la diversité des approches, l’étude des activités prudentielles n’a sans doute pas encore livré tout ce qu’elle pourrait, alors même que les évolutions des sociétés modernes rendent plus important que jamais l’étude de la place de la prudence. L’objectif de ce numéro de Phronesis est d’aider à la fois à élaborer un bilan d’étape, et à ouvrir de nouvelles directions pour des recherches futures.

Axes proposés

Des apports sur les thèmes suivants seront particulièrement appréciés, mais il faut insister une fois encore sur le fait que ces suggestions ne sont pas exclusives d’autres idées.

Les formes plurielles de la socialisation Ă  la prudence

La prudence repose sur des capacitĂ©s par dĂ©finition encore en formation chez l’apprenant·e : maĂ®trise de l’environnement de travail, capacitĂ© Ă  adopter une vue d’ensemble des cas Ă  traiter ou des situations oĂą intervenir, attention au concret, avec la prise en considĂ©ration de signes parfois tĂ©nus et leur rattachement Ă  la situation d’ensemble, capacitĂ© Ă  dĂ©libĂ©rer et Ă  soumettre sa rĂ©flexion Ă  la dĂ©libĂ©ration collective, etc. Quels dispositifs de formation sont propices au dĂ©veloppement de ces capacitĂ©s ? N’existe-t-il pas des dispositions inĂ©gales Ă  la prudence, prĂ©alables Ă  la formation, sur lesquelles s’appuient les Ă©tudiant·es, les enseignant·es et les formateurs·trices ? Des expĂ©riences professionnelles ultĂ©rieures Ă  la formation ne jouent-elles pas un rĂ´le dans un renforcement ou un appauvrissement de dispositions Ă  la prudence ? Plus gĂ©nĂ©ralement, que savons-nous des consĂ©quences de diverses expĂ©riences de socialisation sur les capacitĂ©s Ă  la prudence ?

Dans le traitement de ces questions, deux thèmes seraient particulièrement bienvenus. Le premier concerne la professionnalisation hors des lieux officiels de formation des professionnels. Partir de la prudence permet en effet d’élargir le questionnement, en intégrant les usagers, les publics et plus largement la société (le bien commun), ce qui justifie d’élargir l’étude de la professionnalisation au-delà des seuls professionnels pour s’intéresser aux associations d’usagers et d’aidants par exemple. Le deuxième concerne les formes de la segmentation, et notamment la segmentation agonistique. La mise au jour des professions prudentielles a permis de faire ressortir la dimension intrinsèquement politique de ces activités, puisque des segments de professionnels peuvent s’engager dans des luttes pour la reconnaissance de façons normatives différentes de faire le travail. Le développement des soins palliatifs à l’hôpital ou des conceptions divergentes de l’éducation, autoritaire ou libérale, illustrent cette idée. Aussi serait-il intéressant de regarder si différents segments mobilisent les enjeux de professionnalisation dans leurs luttes, soit en les prenant comme sujets de leurs débats, soit en alimentant différemment les programmes de formation.

La dimension émotionnelle de l’agir prudentiel

Il est frĂ©quent d’opposer les Ă©motions Ă  la raison. Pourtant, des travaux ont montrĂ© que loin de pouvoir se contenter de capacitĂ©s calculatoires et dĂ©libĂ©ratives, la rationalitĂ© s’appuie sur les Ă©motions qui aident Ă  apprĂ©hender le monde autour de nous (Damasio, 1995). C’est pourquoi les Ă©motions sont susceptibles de contribuer Ă  la construction du jugement professionnel quant Ă  ce qui devrait ĂŞtre fait, qui est aussi un jugement moral, puisque la prudence est une vertu. Ainsi, alors que la sociologie du travail insiste surtout sur la nĂ©cessitĂ© de maĂ®triser les Ă©motions, ces dernières font partie intĂ©grante du mĂ©tier. Leur Ă©coute influe sur les dĂ©cisions des professionnels et sur les finalitĂ©s de l’action. Elles alertent sur des dangers et des erreurs. Elles sont un puissant ressort d’engagement et un levier d’innovation et d’inventivitĂ© dans la relation d’aide, notamment dans les situations les plus complexes et limites. Elles doivent certes ĂŞtre maĂ®trisĂ©es, et ce qu’elles produisent doit ĂŞtre soumis Ă  un contrĂ´le rĂ©flexif. Mais elles n’en sont pas moins mobilisables dans le travail d’une façon propice Ă  un exercice prudentiel. S’opposant au « style moderne de pensĂ©e Â» concurrent de la prudence et dominant (Champy, 2026), la rĂ©flexion sur la prudence aide Ă  voir l’importance des Ă©motions dans la rationalitĂ©, tout au moins dans les situations complexes qui nĂ©cessitent davantage que l’application d’un mode d’emploi reproductible (Lenzi, 2026).

Comment le travail sur le corps et sur les Ă©motions s’intègre-t-il Ă  la professionnalisation ? Cette question invite Ă  regarder comment les Ă©motions et leurs usages sont façonnĂ©s par des contextes humains, culturels, politiques, Ă©thiques, organisationnels qui peuvent les susciter, les exacerber ou les rĂ©primer. De fait, l’analyse contextuelle du processus d’activation et de contrĂ´le des Ă©motions constitue une entrĂ©e fertile pour saisir les ressorts prudentiels de la relation et des paradoxes du travail Ă©motionnel incarnĂ©s par la mise en tension de deux systèmes de valeurs (Virat et Lenzi, 2018). Le premier système renvoie Ă  des valeurs tacites, informelles et personnelles, qui autorisent implicitement un travail des Ă©motions dans la rencontre interpersonnelle avec la personne et ce qui la constitue sensiblement (dĂ©sirs, envies, choix d’être et de faire), essentiellement dans des espaces interstitiels, intimes, situĂ©s Ă  la frontière du public-privĂ©, lĂ  oĂą les Ă©motions ne peuvent ĂŞtre sanctionnĂ©es car invisibles. Le second renvoie Ă  l’éthos professionnel construit sur un contrĂ´le des Ă©motions et l’idĂ©e d’une nĂ©cessaire bonne distance (Fortino, 2015). Ce phĂ©nomène rend difficile la reconnaissance d’une compĂ©tence Ă©motionnelle et prudentielle, ce qui complique aussi sa transmission dans le cadre de la formation ou d’autres processus de professionnalisation.

Les contributions pourront ainsi saisir dans quelle mesure une dialectique entre l’action et la réflexion personnelle, et la construction collective d’une justification de l’action produit les savoirs et l’expertise propres à un champ d’exercice, dans une pluralité d’espaces collectifs de travail où s’ajustent des lignes de conduite professionnelles, des outils et des valeurs, avec un agir émotionnel omniprésent peu reconnu voire réprimé.

La prudence face à la numérisation du travail

La numérisation du travail, au sens de l’intégration des technologies numériques dans les processus de travail (logiciel de gestion, automatisation de certaines procédures et de certaines tâches, utilisation de plateformes numériques, outils d’aide à la décision, intelligence artificielle) impacte très directement tant la division du travail au quotidien, que les interactions en contexte professionnel. La rigidité des outils numériques peut entraver la prudence, mais ces derniers peuvent aussi y aider en allégeant des tâches ou en facilitant l’accès à des informations. Ce rapport ambivalent entre numérisation et prudence conduit à envisager deux séries de questions quant à la professionnalisation.

D’abord, comment sont formĂ©s les futurs professionnels pour utiliser ces outils avec prudence ? Comment sont utilisĂ©s ces outils dans le cadre de ces formations ? Quelle place la formation accorde-t-elle Ă  l’apprentissage des pièges inhĂ©rents Ă  leurs usages et Ă  leur maniement prudentiel ? Et au-delĂ  de la formation initiale, par quels canaux des professionnels en exercice se familiarisent-ils avec les nouveaux outils (sur le tas, dans des cours…) ?

Par ailleurs, les difficultĂ©s et les inquiĂ©tudes suscitĂ©es par la numĂ©risation du travail rendent nĂ©cessaires des Ă©tudes qui, sans porter directement sur la professionnalisation, pourraient Ă©clairer les professionnels et les formateurs. L’enjeu est ici de rĂ©flĂ©chir Ă  la question de la prudence dans un contexte de numĂ©risation du travail. Comment la dimension prudentielle d’une activitĂ© est-elle prise en compte (ou non) dans les logiciels de gestion du travail ? Dans quelle mesure et sous quelles conditions un logiciel de gestion et l’intelligence artificielle, par exemple, peuvent-ils ĂŞtre utiles Ă  l’activitĂ© de dĂ©libĂ©ration des professionnel·les, Ă  la prise de dĂ©cision et Ă  l’analyse des risques encourus dans une situation particulière ? Les nouvelles technologies n’ont-elles pas parfois pour effet de rĂ©duire l’incertitude en « Ă©crasant Â» en partie la complexitĂ© et la spĂ©cificitĂ©/singularitĂ© des situations de travail ?

Entrepreneurs de prudence et innovations pédagogiques

Le travail dans les activitĂ©s Ă  forte densitĂ© de prudence comprend une part de routines qui le facilitent en permettant de mettre en Ĺ“uvre des solutions Ă©prouvĂ©es et efficaces. Mais dans certaines circonstances, ces routines empĂŞchent des rĂ©flexions indispensables pour Ă©viter des erreurs et des dommages. Des professionnel·les prennent alors conscience de la nĂ©cessitĂ© de davantage de prudence, et peuvent soit ĂŞtre amené·es Ă  proposer de nouvelles manières de faire, Ă  l’instar de la mise en place des soins palliatifs en rĂ©action aux obstinations dĂ©raisonnables auxquelles conduisent parfois le tout curatif, soit proposer des amĂ©liorations des cadres de travail en sorte de donner une plus grande place Ă  la prudence. Ce sont des « entrepreneurs de prudence Â». Leurs actions peuvent concerner directement les conditions de la professionnalisation. Un exemple en est donnĂ©, dans les Ă©tudes mĂ©dicales, par le remplacement des QCM dans les concours par des « tests de concordance de scripts Â», qui permettent des rĂ©ponses multiples, prenant ainsi en compte le fait que dans des activitĂ©s prudentielles, il est normal de ne pas ĂŞtre complètement certain de ce qu’il serait le plus judicieux de faire. Des contributions illustrant d’autres tentatives, rĂ©ussies ou non, de rendre les formations plus respectueuses de la dimension prudentielle des activitĂ©s seraient particulièrement bienvenues. Mais peser directement sur les formations n’est pas la seule façon dont le travail des entrepreneurs de prudence interagissent avec cette dernière. Deux autres pistes de rĂ©flexion sont ainsi suggĂ©rĂ©es.

D’abord, nous pouvons faire l’hypothèse que toute innovation significative et rĂ©ussie initiĂ©e par des entrepreneurs de prudence rend nĂ©cessaire des adaptations de la professionnalisation, mĂŞme si elle ne porte pas directement sur cette dernière : apprentissage de nouvelles procĂ©dures, du maniement de nouveaux outils, de nouvelles normes du travail… Aussi des travaux sur les processus de transfert de ces innovations vers les formations seraient-ils bienvenus.

Ensuite, le travail des entrepreneurs de prudence consiste en premier lieu Ă  lancer une rĂ©flexion lĂ  oĂą des routines y faisaient obstacle. C’est pourquoi il peut ĂŞtre riche d’enseignements en matière de rĂ©flexivitĂ© prudentielle, soit par la matière qu’il produit (par exemple des comptes rendus de rĂ©unions, des discours), soit par le processus qui va de l’insatisfaction face aux routines installĂ©es dans la pratique, Ă  la proposition d’innovations. Aussi serait-il bienvenu de rendre des travaux sur toutes les Ă©tapes de ces processus accessibles pour des formateurs. Quelles circonstances permettent les prises de conscience, individuelles ou collectives, des limites des manières de faire dominantes dans la profession ? Quels rĂ´les y jouent des Ă©vĂ©nements tenant lieu de rĂ©vĂ©lateurs, la rencontre d’autres façons de faire ou des demandes explicites de client·es ou de partenaires des professionnel·les dans la division du travail ? Comment s’articulent prises de consciences individuelles, socialisation professionnelle et Ă©volution d’un regard professionnel collectif sur le travail ? Par quels processus la prise de conscience passe-t-elle du stade individuel au stade collectif ? Quels rĂ´les y jouent des segments particuliers de la profession ?

Scandales, crises et dilemmes

Les fragilités de la prudence sont un des facteurs explicatifs de la répétition de catastrophes évitables dans des sociétés par ailleurs sécuritaires, c’est-à-dire qui déploient des moyens importants pour prévenir des accidents, à travers la multiplication de normes et les commissions dédiées à les faire respecter. Or ces catastrophes concernent tout le monde, et donc aussi les professionnels. Elles créent une condition de vulnérabilité étroitement associées aux dérives anti-prudentielles de la modernité. Par ailleurs, les attitudes à l’égard de cette condition sont très différenciées en fonction des générations. Plus précisément, les citoyens les plus engagés pour alerter et manifester contre certaines d’entre elles – au premier rang desquelles les dérèglements climatiques – sont les jeunes qui suivent ou ont suivi des études longues. A titre d’exemple, en réaction à des scandales pharmacologiques comme l’affaire du Médiator, l’Association nationale des étudiants en médecine de France (ANEMF) a joué un rôle important dans la conception et la mise en place d’un palmarès des Facultés de médecine en fonction de leurs liens d’intérêt avec l’industrie pharmaceutique, et l’utilise dans les Conseils des universités pour interpeller des doyens.

Des articles seront bienvenus sur les rapports entre cette condition moderne de vulnĂ©rabilitĂ© et les dynamiques de professionnalisation. Comment des dangers contribuent-t-ils Ă  orienter des choix en matière de formation ? Donnent-ils lieu Ă  des dĂ©bats dans les instances, des groupes de travail ou des couloirs ? Quels rĂ´les jouent de futurs professionnels et des professionnels de diverses gĂ©nĂ©rations dans les tentatives de prendre en compte dans la formation des dangers de plus en plus visibles ? Enfin, comment sont tranchĂ©s les dilemmes entre continuer le travail as usual, et risquer de compromettre la transmission des ressources Ă©prouvĂ©es qui permettent une certaine forme d’efficacitĂ© du travail, souvent au prix de l’ignorance des vulnĂ©rabilitĂ©s ?

Ce dernier axe fait ainsi particulièrement bien apparaître que les étudiants peuvent être des acteurs de dynamiques originales de professionnalisation de leurs enseignants, une idée qui peut être reprise dans d’autres axes, ou sur des questions ne correspondant à aucun des axes suggérés ici.

Références bibliographiques

Aubenque P. (1963). La prudence chez Aristote. Presses universitaires de France.

Bensoussan M., Barbier R. (2013). Le mĂ©tier de chef de projet comme activitĂ© prudentielle. EnquĂŞte dans un groupe industriel du secteur de l’environnement. Travail et emploi, 134(2), 41-58.

Borgy, J. (2016). Pourquoi un Haut conseil des psychologues est indispensable. Le Journal des psychologues, 337(5), 41-44. 

Champy, F. (2012), La sociologie des professions. Presses universitaires de France.

Champy F. (2025), « Professionnalisation, prudence, vulnĂ©rabilitĂ©s Â», in Demazière D. et Wittorski R. (dir.), EncyclopĂ©die de la professionnalisation, Londres, ISTE, p. 3-36.

Champy F. (2026), De catastrophe en catastrophe. Quelles leçons en tirer ? Paris, Puf.

Collectif Metis (2019), Patience, prudence et petits pas. À la recherche du sens du travail social et médico-social, Lyon, Métropole du Grand Lyon.

Damasio A. (1995), L’erreur de Descartes, Paris, Odile Jacob.

Fortino S. (2015), « La mise au travail des Ă©motions Â», Terrains/ThĂ©ories, n° 2.

Kuehni Morgane (dir.). (2019). Le Travail social sous l’œil de la prudence. Éditions Schwabe, Bâle.

Lenzi, C. (2017). « L’accompagnement des mineurs sous-main de justice : une analyse de la professionnalitĂ© prudentielle Â», in Travail et Apprentissages, n°19 – Les mĂ©tier(s) du travail social en analyse(s). DOI. Open Access.

Lenzi C., Ethier S., Dumais-Michaud A-A., Grand D., JettĂ© C. (2026). Care et Ă©motions Ă  domicile. Des professionnalitĂ©s Ă©prouvĂ©es aux ressorts de l’action. Dans C. JettĂ©, M. Bresson, E. Bucolo, L. Dumais, A.-A. Dumais-Michaud et C. Lenzi (Dir.), Soutenir l’autonomie au domicile : entre innovation et rĂ©gression. Regards croisĂ©s France-QuĂ©bec dans le champ du vieillissement (p. 175-198). Presses de l’UniversitĂ© de Laval. 

Pierru F. (2013). Impératifs gestionnaires et phronesis médicale : esquisse sociologique d’un engagement éthique dans un grand hôpital parisien. Quaderni, 82, 67-82

Piotet F., Loriol M. (2013). Splendeurs et misères du travail des diplomates. Hermann Glassin.

Virat M., Lenzi C. (2018). La place des émotions dans le travail socio-éducatif. Sociétés et jeunesse en difficulté, [En ligne], numéro 20, autonome 2018. https://journals.openedition.org/sejed/8925?lang=en

Calendrier prĂ©visionnel :

Les projets d’articles (3 pages soit environ 8000 signes, comprenant les Ă©lĂ©ments habituels de cadrage scientifique) seront envoyĂ©s avant le 20 juillet 2026.

  • Publication de l’appel Ă  textes : 11 mai 2026
  • Transmission des rĂ©sumĂ©s (2 pages) : 20 juillet 2026
  • Retour aux auteurs sur les rĂ©sumĂ©s : 1er septembre 2026
  • Transmission des textes par les auteurs : 15 janvier 2027
  • Transmission des textes aux Ă©valuateurs : 30 janvier 2027
  • Retour des Ă©valuations : 31 mars 2027
  • Transmission des Ă©valuations aux auteurs : 10 avril 2027
  • Transmission des textes rĂ©visĂ©s : 10 juin 2027
  • Relecture des textes par le coordonnateur et par l’équipe de la revue Phronesis :  Septembre 2027
  • Publication et mise en ligne : Automne 2027 ou Printemps 2028

CONSIGNES AUX AUTEURS-AUTRICES

Règles gĂ©nĂ©rales :

Les auteurs intĂ©ressĂ©s sont donc invitĂ©s Ă  soumettre leur rĂ©sumĂ© pour le 20 juillet 2026 en l’envoyant simultanĂ©ment aux coordonnateurs du numĂ©ro, Ă  la revue Phronesis et au directeur de la revue, en indiquant le titre du numĂ©ro thĂ©matique.

fchampy@univ-tlse2.fr

catherine.lenzi@hesge.ch

info@revue-phronesis.com

Philippe.Maubant@USherbrooke.ca

Puis les auteurs des rĂ©sumĂ©s ayant Ă©tĂ© acceptĂ©s sont invitĂ©s Ă  soumettre leur projet d’article dans deux versions, respectivement anonymisĂ©e et non anonymisĂ©e, en indiquant :

  • le titre de l’appel Ă  communication visĂ© (titre provisoire du numĂ©ro)
  • leur institution d’appartenance et leur laboratoire d’attache
  • leur adresse Ă©lectronique professionnelle.

Ils doivent vérifier qu’aucun élément dans le texte anonymisé ne permet de les identifier (propriétés du document, références dans le texte et bibliographie). Il en est de même pour les tableaux, schémas et figures, qui doivent être transmis en fichiers séparés.

Pour tout échange avec l’équipe éditoriale de la revue, merci de préciser le titre du numéro thématique dans le message.

Les textes sont transmis en format Word uniquement (sur PC ou Mac). La longueur de l’article sera de 80 000 caractères maximum espaces compris, mais hors titre, résumés en français et en anglais, mots-clés en français et en anglais, et bibliographie.

Ils seront présentés avec un interligne simple, dans la police de caractères GARAMOND (taille 11).

FIGURES, SCHÉMAS TABLEAUX :

  • Les tableaux, figures et schĂ©mas sont limitĂ©s Ă  un par article et par catĂ©gorie : un tableau et/ou une figure et/ou un schĂ©ma par article. Un tableau comme une figure ou un schĂ©ma ne doit pas dĂ©passer une demi-page. Ils doivent ĂŞtre lisibles, lĂ©gendĂ©s en-dessous et rĂ©fĂ©rencĂ©s.
  • Les auteurs indiquent dans le texte l’emplacement des schĂ©mas, tableaux, figures Ă  insĂ©rer. Ils les joignent en annexe dans des fichiers sĂ©parĂ©s en format JPEG, TIFF, PDF ou PNG, et avec toutes les indications quant Ă  la composition de ces documents.
  • L’équipe Ă©ditoriale de la revue se rĂ©serve le droit de supprimer tout tableau, tout schĂ©ma ou toute figure jugĂ© illisible et susceptible de nuire Ă  la comprĂ©hension de l’argumentaire.

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FORMAT D’ÉCRITURE :

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ÉCRITURE DES NOMBRES :

  • Les nombres de 0 Ă  10 (inclus) sont toujours Ă©crits en lettres, que ces nombres soient au dĂ©but ou Ă  l’intĂ©rieur d’une phrase.
  • Ă€ partir de 11, les nombres sont Ă©crits en chiffres dans les phrases ; s’ils sont au dĂ©but d’une phrase, ils sont Ă©crits en lettres.
  • S’il y a une Ă©numĂ©ration nombres diffĂ©rents dans une mĂŞme phrase, tous les nombres sont Ă©crits en chiffres.
  • Les nombres infĂ©rieurs Ă  zĂ©ro, les fractions, les rapports et les pourcentages s’écrivent toujours en chiffres.

CITATIONS DANS LE TEXTE ET RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES :

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